Genre: Fantasy
About aqualilliumLocation: Paris Home Region: Age:24 Website: http://aqualillium.livejournal.com/ Favorite novels: La nuit des enfants rois, Le parfum, Les fleurs du mal, La Route, Le cycle d'Ender Favorite writers: Orson Scott Card, Favorite music: OST's, musiques instrumentales Non-noveling interests: dessin, peinture, webmastering |
Joined: octobre 4, 2008 This Year: Official Participant NaNoWriMo History: NaNoWriMo posts: 0 NaNoWriMo buddies: 13
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Synopsis: La tour inversée
« Vous en avez déjà rencontré d’autres ? »
Carys hocha la tête.
« Une fois. C’était une jeune fille, mais elle avait un don beaucoup plus important que le mien. Elle arrivait à communiquer directement dans la tête des gens, ce qui m’est impossible, mais elle m’a aussi dit que ce genre de choses pouvait s’apprendre.
- En gros, reprit Violette, ce que tu me dis, c’est que ces prédispositions peuvent être cultivés et développées ? »
Carys hocha la tête.
« C’est ça.
- Et tu ne t’entraines pas ?
- Non, répondit la petite fille en secouant la tête avec énergie. Maman me l’interdit et puis de toute façon tu sais bien ce qu’il arrive lorsque des sorcières se font prendre... »
Pendues ou brûlées vives... et les mains coupées aux personnes les protégeant. Violette frémit. Elle avait assez eu peur pour Ellis et pour elle-même pour comprendre au moins un petit peu le choix de Carys.
« Mais, reprit-elle tout de même, il y a une chose que je ne saisis pas... Ta mère est plus que capable de te protéger. Personne ne pourra jamais te faire du mal, alors pourquoi avoir peur. »
Carys sourit. Un petit sourire qui la faisait paraître infiniment plus vieille que ses dix ans.
« Je ne vais pas rester avec elle toute ma vie. »
C’était évident, mais Violette ne l’avait jamais envisagé. Pour elle, Carys et Demeter étaient devenu quasiment une seule et même personne. A nouveau, leur relation devint le miroir de sa propre relation avec Ellis. Un jour, il serait capable de vivre tout seul et son futur alors ne serait plus forcément lié au sien. Un jour, elle se retrouverait elle aussi toute seule.
« Tu sais ce que tu voudrais faire plus tard ? »
Carys haussa les épaules.
« Je voudrais retourner là où j’ai été trouvée, pour savoir d’où je viens et ce qui est arrivé à ma famille. Je n’ai pas de désir de vengeance ; je ne les ai pas connus, mais je voudrais comprendre. Je voudrais aussi faire le tour de Névée et recueillir toutes les histoires des personnes qui y vivent pour les consigner par écrit. Je veux devenir la mémoire des gens. »
Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontrée, Violette se rendit compte qu’elle considérait Carys comme une personne à part entière, dotée de rêves, d’idées et de convictions propres. Elle était extrêmement intelligente et possédait une faculté à comprendre le monde qui l’entourait déroutante pour son âge.
« Cela porte un nom, tu veux devenir historienne. »
Carys acquiesça et Violette lui sourit.
« C’est un joli rêve.
- Merci. »
Carys se tut un instant avant de finalement reprendre après s’être éclaircit la gorge.
« Et toi ? Tu sais ce que tu vas faire une fois que ... ce sera finit ? Dans ce que tu dégages, il n’y a pas d’avenir, pas de rêves... C’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre à ton propos. »
Violette prit son temps pour répondre.
« Je n’ai pas de futur. Je vis dans le présent et je ne me projette plus dans l’avenir depuis longtemps. Lorsque... Lorsque j’étais petite, je voulais aller à l’Université, devenir médecin et peut-être même chirurgien. J’étais plutôt douée d’ailleurs et j’ai encore de beaux restes, mais certaines choses sont arrivées et ont réduit mes rêves et mon futur en miette. Maintenant je préfère me concentrer sur le présent et ce que je peux maîtriser. »
Carys secoua la tête.
« C’est triste. Vraiment, je trouve ça triste une personne déjà amère si jeune, sans rêves et sans espoirs... Tu es... comme Nova ; une sorte de point fixe. »
Le visage de Violette se durcit et elle se détourna pour reprendre son travail, avant de répondre d’une voix froide et tranchante.
« Ne juge pas ce que tu ne connais pas. Tu n’as pas vécu assez longtemps pour savoir ce qu’il advient des rêves de gosse. On en reparlera dans dix ans. »
Carys ne répondit pas et Violette ne leva pas les yeux pour voir sa réaction. Une colère sourde lui nouait les entrailles et elle n’était pas sûre d’arriver à se maîtriser. Ne pas la regarder lui évitait de passer ses nerfs sur elle et de prononcer des mots qu’elle regretterait peut-être.
Elles continuèrent à travailler et plusieurs fois Violette eut envie de rompre le silence qui se faisait chaque minute un peu plus lourd. Jusqu’ici, se taire en présence de Carys n’avait jamais posé de problème, cela paraissait même plutôt naturel. Mais maintenant qu’elle l’avait entendu parler et qu’elle avait appris à la connaître un peu mieux, tout semblait avoir changé. Même si leur conversation s’était achevée de manière un peu abrupte. Violette sentait qu’elle devait s’excuser ; faire l’adulte et essayer de ne pas foutre en l’air une amitié naissante et déjà vacillante, mais elle n’en avait pas la force. Elle n’avait plus le courage de s’en faire et de toujours et encore agir contre les éléments. C’était trop dur. Trop fatiguant. Aussi, ne desserra-t-elle pas les dents et Carys, fidèle à elle-même, sentant et devinant sûrement ce qu’elle pouvait penser, respecta son choix et la laissa tranquille.
Les heures s’écoulèrent lentement, uniquement dérangées par le crissement du papier et le cliquettement des armes inventoriées et classées. Violette avait l’impression que la tâche n’avançait pas d’un pouce alors qu’elle et Carys travaillaient sans discontinuer et avec une certaine efficacité. Il y en avait partout et, lorsqu’il lui semblait avoir fini une caisse, une autre apparaissait comme par magie et la pièce ne désemplissait pas.
« Il y a de quoi armer une véritable armée rien que dans cet entrepôt, grommela-t-elle entre ses dents.
- Ce sera le but à terme », lui répondit Aakil qu’elle n’avait pas entendu arriver.
Violette se retourna pour lui faire face et se frotta les yeux pour en gommer toute trace de fatigue. Aakil se tenait dans l’encadrement de la porte et semblait nerveux.
« Il se passe quelque chose ?
- Oui. Il va y avoir du grabuge. Balthazar a repéré plusieurs bancs de grosses cochonneries qui se dirigent droit vers nous. Ils nous foncent littéralement dessus et nous n’allons avoir aucun moyen de les éviter. On av donc devoir recourir aux bonnes vieilles méthodes. Je viens donc vous dire de rejoindre vos cabines, d’enfiler vos gilets de sauvetages et de vous mettre en posture de sécurité. »
Violette se leva et fit craquer ses articulations.
« Nous n’allons pas avoir d’armes ou quoi que ce soit ? »
Aakil sembla surprit par cette requête.
« Tu veux te battre ?
- Pas spécialement, mais je préférerais avoir de quoi me défendre si besoin est.
- Tu peux te servir ici. Je me charge de le dire à Lucy.
- Merci. Je peux choisir ce que je veux ?
- Je t’en prie. Je retourne au poste de commandes. Ne trainez pas toutes les deux, ça va secouer. Violette, Ellis t’attends déjà, Carys, tu vas avec eux, on va peut-être avoir besoin de ta maman. »
Carys acquiesça sans un mot et se saisit d’un long poignard qu’elle montra à Aakil.
« Tu peux le prendre si tu sais t’en servir. Je file. »
Il quitta la pièce et Violette l’entendit courir dans le couloir alors que la voix de Lucy résonnait au loin. Même si elle n’arrivait pas à saisir ce qu’elle disait, Violette perçut l’urgence et se dépêcha de prendre une carabine, un couteau et de bourrer ses poches de grenades. Elle n’irait pas bien loin avec ça, mais c’était toujours ça de prit. Au dernier moment elle se saisit d’une petite hache qu’elle accrocha à sa ceinture avant de saisir Carys par la main et de la trainer derrière elle.
« Vient, il faut se dépêcher. »
L’air était lourd de pluie lorsqu’elles se retrouvèrent sur le pont à courir vers la sécurité de la petite cabine où Ellis et Violette avaient passé la nuit. Les nuages s’amoncelllaient autour d’eux à une vitesse qui n’avait rien de naturel et en quelques minutes il fit aussi sombre qu’en pleine nuit. La mer était encore calme, mais déjà le bateau tanguait sur des vagues naissantes et un regard au loin suffisait à comprendre qu’une tempête n’allait pas tarder à se déclencher. Comme pour confirmer ce que tout les éléments semblaient déjà lui souffler, une brusque bourrasque de vent vint leur gifler le visage.
« Foutez le camps, hurla Lucy en les dépassant. Mettez-vous à l’abri. On se charge de ce qui arrive. Si vous restez dans nos pattes vous allez nous gêner. »
Violette vit alors qu’elle tenait une sorte de bazooka à la main et qu’elle faisait signe à Balthazar et Ingmar de trainer à sa suite un énorme canon en bronze. Elle n’en avait jamais vu ce cette taille auparavant et il paraissait si lourd qu’elle se demanda une seconde comment les deux hommes arrivaient à le trainer sur le pont sans se casser le dos.
Au dessus d’elles le ciel gronda et fut bientôt déchiré par de larges éclairs. Les vagues grossissaient à vu d’œil et se précipitaient sur la coque pour s’y briser de plus en plus fort avec un bruit terrifiant. Le sentiment d’urgence et de danger la prit à la gorge et elle n’arriva soudain plus à reprendre sa respiration alors que l’angoisse si familière la paralysait sur place.
Oh non, pas maintenant.
Sa main se resserra sur celle de Carys et elle se força à mettre un pied devant l’autre en direction de la cabine. Carys sembla comprendre et passa devant elle, la tirant bientôt à sa suite d’un pas décidé.
Elles arrivèrent devant la porte quelques secondes plus tard et Violette se sentit aussitôt un petit peu mieux. Ellis les attendait à l’intérieur, assis par terre les genoux ramenés contre sa poitrine et la tête entre les mains. Il avait enfilé un gilet de sauvetage et semblait prendre très à cœur toutes les mesures de sécurités qu’il avait appris. Cela ne l’empêcha cependant pas de se précipiter vers Violette et de lui grimper dessus dès qu’il la vit entrer.
« Bah alors moussaillon, murmura t’elle en tentant d’aider Carys à enfiler son propre gilet, tu n’as pas retenu ta leçon ? Tu faisais pourtant un super travail jusqu’ici. »
Elle le serra contre elle quelques secondes, puis le posa au sol pour se saisir du troisième gilet de sauvetage posé sur le lit.
« Tu permets que je mette ça ? Ensuite, on va tous s’assoir par terre sous la grande table en ferraille là-bas. C’est bien compris. »
Les deux enfants hochèrent la tête et Violette remarqua que Carys avait prit la main d’Ellis dans la sienne et le tenait près d’elle comme l’aurait fait une grande sœur. Elle lui adressa un sourire pour la remercier et se dépêcha de se vêtir, avant de les entrainer vers l’endroit qu’elle considérait le plus sûr dans la pièce. Elle n’avait jamais eu de cours sur les mesures de sécurité à prendre en cas d’attaque de navires ou de naufrage, mais elle savait quoi faire en cas de tremblement de terre, aussi la table solidement accrochée au mur et au sol lui parut-elle un abris tout indiqué. Ils se serrèrent tous les trois en dessous et attendirent, ramassés sur eux-mêmes. Il faisait moite et les gilets et la proximité leur tenaient chaud, mais c’était des sensations rassurantes.
L’attente en elle-même était insupportable.
« Qu’est-ce qui va se passer ?, chuchota Ellis qui était presque sur les genoux de Carys tellement il se tenait proche d’elle.
- Je ne sais pas mon cœur. Ca risque de secouer un peu et il va y avoir beaucoup de bruit, mais il faut rester là. Ils s’occupent de tout dehors. »
A nouveau Violette sentit l’angoisse lui tordre le ventre et elle dut retenir un haut le cœur lorsque le premier impact contre la coque les fit basculer en avant. Il fut aussitôt suivit par un hurlement strident qui n’avait rien d’humain.
« Ca commence », murmura-t-elle.
Le bateau craqua sourdement et un nouveau choc les envoya taper contre un des piliers de la table. Ellis s’agrippa à elle de toutes ses forces et Violette resserra son emprise autour des deux enfants. A l’extérieur, les éléments semblaient se déchainer. A travers le hublot, Violette pouvaient voir des vagues et des creux énormes ainsi que des grêlons gros comme des oranges.
Mais qu’est-ce que foutent Seyren et Caliopé ? pensa-t-elle avec rage. C’était leur job de maîtriser ces éléments là ; c’était leur job de les maintenir en sécurité.
Un nouveau hurlement fendit l’air et lui déchira les oreilles. Violette sentit son sang se glacer. Qu’est-ce qui pouvait donc crier comme ça ? Elle sentit Ellis se mettre à trembler contre son côté droit et elle n’eut pas à baisser les yeux pour savoir qu’il devait être en train de se retenir de pleurer. Il devait être terrifié... ils étaient tous les trois terrifiés. Cela n’avait rien à voir avec l’attaque qui avait eu lieu la veille lorsqu’ils avaient embarqués. Celle-ci était d’une ampleur bien plus importante. Un énorme grélon vint s’écraser sur le hublot et Violette craint un moment qu’il ne le brise, mais le bateau devait bien entendu être équipé pour ce genre de choses. C’était une frégate de guerre, blindée et ultra armée ; ils ne risquaient rien là dedans...
Violette sentit le poids de la peur s’abattre sur ses épaules sans qu’elle n’ait pu en prévoir la force. Une panique sans précédent lui serra la gorge et la fit se plier en deux, secouée par une violente envie de vomir. Elle se détourna et cracha un peu de bile avant de s’essuyer rageusement le menton. De longues suées froides lui glaçaient la colonne vertébrale alors qu’une chaleur fiévreuse lui vrillait les tempes.
Pas maintenant, pas maintenant...
Elle frissonna et entoura ses genoux de ses bras pour les empêcher de trembler. Elle avait l’estomac au bord des lèvres et sentait sa gorge se contracter convulsivement alors que son cœur battait de plus en plus fort, allant jusqu’à assourdir tous les autres sons autour d’elle.
Je vais étouffer, réalisa-t-elle avec effroi. Je vais mourir si je ne sors pas d’ici. Je vais mourir.
Elle voulait dire quelque chose, rassurer Ellis et Carys qui la regardait maintenant en silence les yeux grands ouverts et visiblement inquiets, mais les mots butaient contre ses dents et sa langue était molle, lourde dans sa bouche et inutile. Elle se racla la gorge et réessaya, mais à nouveau elle ne réussit à produire aucun son. Sa respiration se fit saccadée et de plus en plus laborieuse, un petit peux comme si ses poumons se fermaient petit à petit pour finalement pourrir et se ratatiner sur eux-mêmes. Mais, plus que la migraine, plus que la nausée et l’hyper-ventilation ; plus que tout cela, c’était la peur elle-même qui la paniquait. C’était une angoisse sourde et sinueuse qui contaminait chacun de ses sens et qui paralysait sa raison.
« Il faut que je foute le camp d’ici », finit-elle par réussir à souffler alors que ses dents commençaient à claquer douloureusement.
Un filet de sueur lui tomba dans les yeux, mais elle ne le sentit pas, pas plus qu’elle n’entendit Ellis se mettre à pleurer et l’appeler entre deux sanglots. Sans s’en rendre compte, elle se leva et se dirigea vers la porte de la cabine. Il fallait qu’elle sorte de là. Dehors, ça irait mieux. Dehors il y aurait de l’air.
Elle se retrouva sur le pont sans aucun souvenir d’avoir franchit la distance la séparant maintenant de la cabine. Une pluie battante lui fouettait le visage et le vent lui gelait les membres mais cela ne réussit pas à la replacer dans le présent. Violette avait l’impression d’être à côté de son corps. Autour d’elle, le chaos le plus total régnait et elle semblait ne pas en faire partie.
« Violette, qu’est-ce que tu fous là ? Je croyais t’avoir dit d’aller dans une des cabines et de rester à l’abri ?! »
Si elle saisit la question d’Aakil, elle ne lui répondit pas et resta immobile là où elle était, alors qu’il la dépassait en tirant derrière lui un sac plein de dynamite.
Padam. Padam. Padam.
Son cœur continuait de résonner dans sa poitrine et de taper contre ses oreilles alors qu’elle prenait petit à petit conscience de l’endroit où elle se trouvait. Le ciel était noir et lourd, déversant sur eux une pluie serrée et grasse où se perdaient des grêlons qu’il était impossible de prévoir. Des vagues de plusieurs mètres de haut venaient s’écraser contre le bastingage, avant de se retirer en laissant des trainées d’écume sale et les cadavres de quelques poissons projetés hors e leur habitat naturel. Dans la nuit autour du bateau se détachaient des formes gigantesques que Violette ne parvenait pas à identifier. Une gueule ouverte, de la salive par litres, des dents tranchantes, de petits yeux recouverts d’une fine membrane vitreuse et des écailles luisantes réfléchissant le peu de lumière qui les rendaient visibles... Une tentacule s’enroulait presque amoureusement autour de la rambarde du bastingage droit, le broyant par sa force et son poids.
La bête était glorieuse et sans commune mesure. Violette vit du coin de l’œil Seyren et Caliopé se tenir côté à côté sur le mat, alors que la mer et le vent suivaient le moindre de leur geste et déplacement de leurs corps. C’était un ballet. Leur putain de ballet à ces deux junkies qui devaient être tellement ivre de leurs pouvoirs qu’ils ne redescendraient peut-être pas.
Violette sentit un grand calme l’envahir alors qu’elle l’observait, toujours sourde aux sons alentour. Peu à peu sa panique retomba pour laisser place à un grand vide froid. Les sensations revinrent peu à peu dans ses membres engourdis et elle se rendit alors compte qu’elle serrait sa hache si fort dans sa main que ses ongles avaient laissés des demi-lunes violacées sur sa paumes. Une décharge puissante d’endorphines lui baigna le cerveau. Alors qu’elle n’avait plus rien ressenti durant de longues minutes, elle ressentait maintenant au contraire jusqu’à la moindre goutte de pluie. Ses yeux commencèrent à la brûler et elle eut in instant l’impression qu’on venait de lui marquer la nuque au fer.
Un nouveau hurlement déchira l’air et claqua douloureusement à ses oreilles avant qu’elle ne se rende compte qu’elle en était à l’origine. Elle se mit alors à courir avec frénésie, son cerveau sécrétant de plus en plus d’endorphines alors qu’elle accélérait l’allure et que ses muscles se retrouvaient dopés par l’adrénaline. Elle dérapa, ses baskets glissant sur le sol trempé, mais se ressaisit sans difficultés, ne lâchant pas même sa hache pour rectifier son équilibre. Ses yeux continuaient à la brûler et elle ne voyait plus ses alentours qu’à travers un filtre rouge et flou où ne se détachaient que quelques détails sur lesquels elle arrivait à se concentrer. Elle évita avec souplesse le bras que Lucy tendait pour l’intercepter et sauta par-dessus le canon qui lui barrait la route. Sa gorge lui faisait affreusement mal, déchirée encore et toujours par ce cri rauque qu’elle ne pouvait s’empêcher de pousser alors qu’elle fuyait en avant, les paumes brûlantes et les muscles bandés. Les mois de colère qui s’étaient accumulés en elle ; toutes ses frustrations et sa tristesse, tout semblait vouloir sortir maintenant de son corps sous la forme de cette rage incontrôlable.
Violette voulait se battre. Elle voulait déchirer, écraser, massacrer, réduire en pièce... Elle voulait planter ses ongles dans les yeux de la créature et les lui arracher avec la pulpe de ses doigts. Elle voulait tuer et sentir la souffrance suinter des blessures qu’elle aurait infligées. Tous ses pores suintaient la vengeance. Elle dépassa Demeter dont les branches colmataient une fissure de la coque et serpentaient vers elle, oh si lentement, qu’il lui fut bien trop facile de les éviter.
Tout en courrant, elle saisit son couteau à cran d’arrêt et le ficha entre ses dents avant d’armer sa carabine d’une seule main d’un geste sûr. Elle l’avait déjà fait, elle pouvait le refaire. Serpentant entre les débris jonchant le pont, elle arriva finalement à la rambarde qui faisait face à la bête.
A nous deux ma belle, pensa-t-elle avant de trancher net d’un coup de hache la tentacule qu’elle avait repéré plus tôt. Le monstre gémit. De rage, de douleur... Violette n’en avait cure. Elle balança la hache par terre et escalada la rambarde, trouvant un équilibre précaire avant d’ hurler au vent.
« Alors salope, c’est tout ce que tu as ? C’est seulement ça que tu peux me balancer à la gueule ? Et bien, va te faire foutre ! Allez tous vous faire foutre ! Allez, qu’est-ce que t’attend ?! »
Violette visa et tira, ne vacillant pas d’un pouce alors que sa balle allait se perdre dans les ténèbres. Visiblement la carabine ne lui serrait d’aucune utilité. Elle la jeta à l’eau et fouilla dans ses poches avant d’en sortir une grenade qu’elle dégoupilla avec les dents et envoya droit dans la gueule béante de la bête qui lui faisait face.
« Crève saleté ! CREVE ! CREVE ! »
Violette toussa et cracha un peu de sang ce qui lui fit prendre conscience qu’elle devait s’être mordu la langue à un moment ou un autre. La bête se tordit de douleur lorsque la grenade fit son office et replongea sous la surface en laissant échapper un long flot carmin de sa gorge déchirée. Violette sentit une partie du liquide chaud l’éclabousser et tremper ses vêtements, mais elle était trop euphorique pour en avoir quelque chose à faire. Sa respiration se fit sifflante et sa poitrine se gonfla d’un cri victorieux qui n’avait plus grand-chose d’humain.
Une main sur son épaule la fit se retourner légèrement. Eskatan se tenait à sa droite et sa poigne solide la ramena un petit peu à la réalité.
« Arrête », lui dit-il calmement, mais elle ne l’entendit pas, les oreilles trop pleines de vent, de pluie et d’explosions.
Elle se dégagea de son emprise d’un mouvement de l’épaule.
« Et tu comptes faire quoi si je m’arrête pas ? Me cramer sur place ? Si seulement tu en avais le courage ! Mais non, tu n’as même pas celui de me renverser sur une table et de me baiser jusqu’à me faire oublier mon propre nom. Alors ne t’avise pas de seulement me dire d’arrêter. »
Le venin s’écoulait de sa bouche sans qu’elle parvienne à l’arrêter. Toutes ses barrières s’étaient affaissées d’un seul coup et il n’y avait plus rien pour retenir le flot de sa rancœur.
Eskatan encaissa sans rien dire, le regard dur, mais cela ne l’arrêta pas.
« Tu veux que je te dise ? Tu es de toute façon trop faible ici pour me faire quoi que ce soit. Tu ne peux rien faire, rien ! Alors, tu veux que je te dise, va te faire foutre.
- Lui ne peut peut-être rien faire, mais moi si. »
Calioppé était descendu de son perchoir et se tenait maintenant à sa gauche. Il suintait le pouvoir par tous ses pores et ses yeux étaient si clairs qu’ils lui paraissaient presque blancs. Violette rit et lui cracha au visage avant de recommencer à rire de plus belle.
« Toi ?! Laisse-moi rire. »
D’un mouvement, elle descendit de la balustrade et fit quelque pas en arrière. Un hoquet interrompit son fou rire mais ne l’arrêta pas pour autant.
« Tu n’es qu’un observateur Cal’. Un putain d’observateur immobile et passif. Tu n’as jamais rien fait, alors je ne vois pas pourquoi tu commencerais maintenant. Tu préférerais crever plutôt que de prendre part à quelque chose, alors retourne sur ton mat, rêver aux ailes que tu ne retrouveras jamais. Tu es pathétique... Vous êtes tous pathétiques. TOUS ! JE VOUS HAIS ! JE VOUS EXECRE ! JE VOUS MEPRISE ET VOUS MAUDIT. VOUS VOUS CROYEZ TELLEMENT IMPORTANTS, MAIS VOUS N’ETES QUE DES ERSATZ D’HUMAINS DROGUES AU POUVOIR, QUI ESSAYE DE FAIRE CROIRE QU’ILS EN ONT QUELQUE CHOSE A FOUTRE. ET BIEN, JE VAIS VOUS DIRE : PAS LA PEINE. »
Violette reprit son souffle, soudain épuisée d’avoir trop crié.
« Pas la peine, répéta-t-elle en vacillant sur ses pieds. Vous ne trompez personne de toute...
- Violette ? »
La petite voix qu’elle connaissait si bien et qu’elle chérissait si fort, la fit sortir de sa trance.
« Qu’est-ce qu’il y a mon cœur ? Qu’est-ce que tu fais dehors ? Je t’avais dit de rester dans la cabine. »
Ellis s’approcha d’elle, son pouvoir radiant de son corps et s’enroulant autour de lui comme autant de rubans de lumière. Carys lui tenait la main.
Aussitôt, le silence retomba et il ne resta bientôt plus que le cliquettement de la pluie et le doux ronronnement de l’orage qui commençait à s’éloigner. Une immense lassitude envahit la jeune fille et elle sentit ses genoux céder sous elle, juste avant qu’elle ne s’effondre au sol, trop épuisée pour pouvoir se tenir debout.
« Ellis... croassa-t-elle. Vient mon chéri, il faut rentrer. Toi aussi Carys. C’est dangereux... C’est dangereux dehors... »
Sa voix se fit râpeuse à mesure que ses paupières s’alourdissaient d’épuisement.
« C’est fini, murmura Ellis, en s’accroupissant près d’elle. C’est fini Violette, ne t’inquiète pas. »
* * *
Lorsque Violette revint à elle sur un matelas froid, le corps poisseux de sueur et de sang sécha, la bouche sèche avec une violente envie de vomir, le jour semblait s’être levé depuis longtemps. Ses mains étaient attachées aux montants du lit et un début de migraine lui martelait les tempes, appuyant sur ses yeux, si bien qu’elle fut tentée de rester là où elle était sans bouger pour attendre que cela passe. Du coin de l’œil, elle vit que Jalil se tenait au pied du lit, le regard perdu dans le vague.
Ils étaient seuls dans la pièce et Violette en fut reconnaissante à quiconque l’avait décidé. Elle était épuisée, hagarde et son corps lui semblait si lourd que le simple fait de se redresser lui arracha un gémissement sec.
Qu’est-ce qui m’est arrivé... Qu’est-ce que je fiche ici ?. Son esprit brumeux refusait de revenir en arrière et de lui fournir les informations dont elle avait désespérément besoin. Elle ne rencontrait qu’un trou noir opaque et lorsqu’elle essaya de passer à travers, sa tête lui fit tellement mal qu’elle y renonça immédiatement.
Elle toussa, ce qui attira l’attention de Jalil qui lui tendit détacha une main et lui tendit une petite bouteille.
« Tiens, tu dois en avoir besoin. »
Violette accepta l’eau avec un petit hochement de tête et en avala la moitié.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? Je... Je ne me souviens pas très bien. J’ai été blessée ? Pourquoi je suis attachée ? » demanda-t-elle d’une voix rauque en tirant sur ses liens.
Elle n’avait mal nulle part, mais elle avait très bien pu être droguée, ce qui expliquerait son état actuel qui ressemblait fortement à une belle gueule de bois.
« Non, lui répondit doucement Jalil. Tu n’as rien et, avant que tu ne le demandes, Ellis et Carys n’ont rien eu non plus. Tout le monde va bien, même si tu nous as fait une belle frayeur et que la capitaine est absolument furieuse contre toi. Ensuite, pour ce qu’il s’est passé et bien... mieux vaut peut-être que tu ne t’en souviennes pas. »
Violette se redressa vivement sur ses coudes, ignorant le flash de douleur qui lui déchira le crâne.
« Qu’est-ce que j’ai fait ? Dis moi ce que j’ai fait ! »
Jalil la regarda puis finit par hausser les épaules.
« Tu as pété les plombs. Ca arrive. Pénélope dit que tu as fait une sorte de crise d’hystérie psychotique, mais je n’y connais pas grand-chose à ces trucs là. Tu as été très violente et agitée, c’est pour cela que nous avons du t’attacher.»
Violette retomba sur son oreiller et ferma les yeux. Elle connaissait ce genre de crises, elle en avait vu dans son village... Elle passa sa main libre dans sa nuque mais ne décela rien sortant de l’ordinaire.
« Est-ce que... Est-ce que j’ai une marque ? »
Jalil secoua la tête.
« Non, nous avons vérifié, tu n’as rien.
- Ah. Et... Ellis m’a vu ?
- Oui, c’est lui qui t’a stoppé, on ne sait pas trop comment. Il dort maintenant. Sans lui, tu nous aurais vraiment tous mis en danger. Tu as balancé une grenade dans la gueule d’un dragon d’eau et autant te dire qu’il n’a pas vraiment apprécié. Lucy et Baltazar ont juste eu le temps de sortir la grosse artillerie contre lui avant qu’il n’endommage la coque au delà du réparable.
-... elle a donc toutes les raisons de m’en vouloir, soupira Violette.
- Effectivement. Elle a passé plusieurs longues minutes à jurer en dialecte de l’est après qu’on t’ait tiré du pont et qu’on ait mis les enfants à l’abri. »
Violette grinça des dents et ferma les yeux, retenant de grosses larmes grasses et brulantes. De mieux en mieux, pensa-t-elle
La porte de la cabine crissa à ce moment là et s’ouvrit sur Pénélope qui tenait à la main un plateau chargé de nourriture.
« Salut, dit-elle en tendant sa charge à Jalil qui la débarrassa pour poser le tout sur une petite table. Tu as vomis plusieurs fois lorsque tu étais inconsciente, tu as besoin de remplir ton estomac », reprit-elle sans émotions apparentes.
Violette rougit jusqu’à la racine des cheveux mais ne protesta pas. Elle n’avait vraiment pas faim, mais Pénélope avait raison, elle avait besoin de reprendre des forces. Les vomissements expliquaient en tout cas le goût de pourriture qui collait à son palais...
« Est-ce que vous pouvez me détacher complètement ? Je vais avoir besoin de mes deux mains pour manger. »
Jalil acheva donc de la délivrer et lui présenta une assiette fumante et des couverts en plastique. Ni lui, ni Pénélope ne quittèrent la pièce.
« Vous avez peur que je refasse une crise ? » finit-elle par demander avec un demi-sourire.
Pour tout dire, elle ne se faisait pas vraiment confiance non plus...
Aucun d’eux ne répondit.
* * *
Les minutes s’égrenèrent, puis les heures, mais jamais Violette ne fut laissée seule. Jalil et Pénélope se relayait à son chevet, parfois relevés par Jen qui ne la regardait même pas. Violette n’osait même pas s’imaginer la colère et la haine que devait ressentir Lucy à son égard, aussi accepta t-elle cette indifférence sans protester.
Finalement, Jen dut partir et ce ne fut pas Jalil ou Pénélope qui prirent sa suite, mais Eskatan qui s’assit sans un mot sur un des petits tabourets près du lit.
Violette ne savait pas quoi dire, aussi préféra-t-elle garder le silence. Elle savait qu’elle avait insulté beaucoup de monde même si elle n’en gardait aucun souvenir et qu’elle n’en connaissait pas les détails, mais elle se savait plus que capable d’appuyer là où les mots faisaient vraiment mal.
Finalement, ce fut Eskatan qui rompit le silence.
« Je vais te raconter quelque chose... »
Violette alla pour l’interrompre, s’excuser peut-être, mais il ne lui en laissa pas le temps.
« Laisse-moi parler. »
Sa voix était ferme mais ne contenait nulle trace d’agressivité. Violette acquiesça et garda le silence.
« Tout d’abord, sache que Calliopé et moi avons décidé d’oublier ce que tu as pu nous dire sur le pont hier. Aucun de nous deux ne reviendra là-dessus et nous n’accepterons pas d’excuses. Cependant, si tu nous a dit de telles choses, c’est qu’il y a clairement un problème. Il y aura de toutes façons probablement toujours un problème, vu la situation. Ellis est petit, il est encore à un âge où l’on peut s’adapter quasiment à tout, mais toi Violette, je n’ose même pas imaginer ce que ces derniers mois ont pu représenter pour toi... Je ne t’offre pas ma pitié, mais disons que d’une certaine façon, je peux te comprendre et je suis désolé que les choses soient aussi difficiles pour toi. Malheureusement, ni moi, ni personne ne pourra rien y changer... et « te retourner sur une table pour te baiser jusqu’à ce que tu en oublies ton nom », pour reprendre tes propres mots, ne ferait qu’empirer les choses. »
Violette se sentit rougir jusqu’à la racine des cheveux mais ne cilla pas. Elle savait pouvoir être vulgaire et elle était loin d’être prude, mais qu’Eskatan lui répète ses propres mots la rendait honteuse. Pourvu qu’Ellis n’ait pas été là, à ce moment là...
« Je sais que tu en as autant conscience que moi et si je t’en parle, c’est parce que tu sais pertinemment ce que je suis. Le désir que tu ressens pour moi n’est que l’expression de ta frustration contre une situation que tu ne maîtrises pas.
- Tu penses... »
Violette rompit le silence qu’elle s’était imposée et reprit, la voix rauque et blessée :
« Tu penses qu’il n’y a pas de sentiments là dedans ? »
Eskatan secoua la tête.
« J’en suis sûr et n’essaye pas de me dire le contraire. Tu ne me connais pas ; tu ne sais rien de moi et je ne reviendrais même pas sur le fait que je n’ai rien d’humain et que le corps que tu vois n’est qu’une simple enveloppe que j’habite pour plus de commodité. Tu es attirée par le pouvoir que tu devines, mais il n’y a rien derrière. »
Ses mots brûlaient Violette plus qu’elle ne souhaitait se l’admettre. Il avait raison et elle le savait, elle avait encore suffisamment de jugeote pour le savoir.
« Cal’... Cal’ est persuadé que nous ne ressentons rien et que nous ne sommes pas capables de sentiments parce que ce n’est pas dans notre nature. Il en est tellement persuadé qu’il s’attache à se le prouver en permanence. Je ne suis pas d’accord avec lui. Sur le principe, il a raison, nous ne sommes pas fait pour éprouver quoi que ce soit, mais je pense aussi que nous vivons depuis trop longtemps aux côtés des humains pour ne pas avoir appris certaines choses.
- Tu as déjà ressenti quelque chose pour quelqu’un alors ? »
Violette était maintenant curieuse et cette conversation lui apprenait plus sur les seigneurs que tout ce qu’elle avait pu observer ces derniers mois. Eskatan détourna le regard.
« J’ai été marié. Il y a longtemps et l’acte ne portait pas ce nom là à ce moment là. Et j’ai eu un fils. Ou plutôt ma femme a eu un enfant, mais je l’ai assistée durant sa grossesse et il était un peu le mien aussi. Elle est morte en couche et l’enfant n’a pas survécu. J’ai eu le temps d’en apprendre beaucoup sur la nature humaine depuis et j’ai aussi pu suffisamment observer Seyren, Cal’ et Demeter. Ils ne s’en rendent pas vraiment compte, mais ils sont bien plus que des coquilles vides et je pense que tu as passé assez de temps avec nous pour le savoir également. »
Violette hocha la tête. Cela ne la surprenait pas vraiment d’apprendre qu’Eskatan avait pu avoir un semblant de vie famille à un moment donné. Il était sans doute le plus apte des quatre à s’accepter comme homme, comme amant ou comme père... même s’il n’était rien de tout cela.
« Je peux te poser une question ?
- Tu peux, mais je n’y répondrais peut-être pas.
- Est-ce que tu as envie de mourir ? »
Eskatan soupira et se passa une main sur le visage.
« Il n’y a pas vraiment de réponse à ça. Je suppose que non, car j’ai encore envie de voir ce que Névée va devenir et ce qu’Ellis va accomplir dans le futur, mais je suis ici depuis tellement longtemps que la vie éternelle prend parfois des allures de cage dorée. On a tendance à plus apprécier les choses si l’on sait qu’elles ont une fin fixée dans le temps, je suppose.
- Seyren veut mourir...
- Seyren veut expier, ce n’est pas la même chose. C’est celle de nous qui est la plus dévorée par la culpabilité et le doute. Cal’ voudrait simplement cesser d’exister et Demeter... Demeter est sans doute celle qui souhaite le plus vivre, mais pas pour les bonnes raisons. »
Violette n’était pas sûre de comprendre tout ce qu’Eskatan sous entendait par là. Soudain, les quatre seigneurs gagnaient en épaisseur et en profondeur. Il ne lui était plus possible maintenant de continuer à les considérer comme de simples pions faisant partie d’un vaste échiquier qu’elle ne parvenait pas à se représenter. Elle ne savait toujours pas où se trouvait sa place dans tout ceci, mais elle comprenait un petit mieux et regrettait d’autant plus tout ce qu’elle avait bien pu dire la veille.
« Eskatan ?
- Oui ?
- Est-ce que je pourrais être un petit peu seule ? Je promets de ne pas bouger d’ici et de ne pas faire quelque chose d’inconsidéré. »
L’homme haussa les épaules et se leva de sa chaise pour se diriger vers la porte.
« Je n’y vois pas d’inconvénients. Je demanderai à ce que quelqu’un reste derrière la porte au cas où. Lucy ne veut pas que tu quittes la chambre avant que nous ne soyons arrivés et franchement, vu sa colère, je pense que cela vaut mieux pour toi. »
Violette hocha la tête.
« Est-ce que je pourrais parler à Ellis ?
- Je te l’enverrais dans la soirée, je pense qu’il a besoin de repos.
- D’accord... Merci. »
Eskatan sortit, la laissant enfin seule avec ses pensées dans la petite cabine où elle était désormais consignée. Pour tout dire, cela lui faisait du bien d’être un petit peu isolée pour une fois. Elle ne s’était plus vraiment retrouvée seule depuis de nombreuses années et elle s’aperçut que cela luiavait un peu manqué.
Faisant fi des consignes plus ou moins imposées, elle se leva pour s’étirer et se dégourdir les jambes. Elle avait mal partout et, si le début de migraine avait à peu près disparu, elle se sentait toujours comme si un tracteur lui avait roulé dessus. Ses articulations craquèrent douloureusement lorsqu’elle plia les coudes et les genoux pour leur redonner un peu de souplesse, mais cela lui fit du bien. Ses pensées dévièrent sur la conversation qu’elle venait d’avoir avec Eskatan. Elle en était bizarrement satisfaite et se sentait plus calme qu’elle ne l’avait été depuis des semaines, bien que toujours un peu mortifiée par les horreurs qu’elle avait vraisemblablement sortit. Elle haussa les épaules.
Et puis merde, décida-t-elle. Elle pouvait tout aussi bien s’en foutre complètement et c’était d’ailleurs probablement la meilleure chose à faire.
Elle jeta un coup d’œil par le hublot et constata que le ciel était clair et la mer d’huile. Rien ne garantissait que cela le resta, mais le beau temps et les rayons du soleil qu’elle pouvait voir se refléter sur l’eau achevèrent de lever le poids qui lui oppressait la poitrine. Elle se sentait mieux. Tout n’allait pas bien, loin de là, mais il lui semblait maintenant possible de trouver un semblant d’équilibre. Pour l’instant.
Elle finissait son repas lorsqu’Aakil poussa la lourde porte et pénétra dans la pièce.
« Tu es levée, constata-t-il d’une voix neutre.
- J’en avais marre de rester allongée ou assise », lui répondit Violette en le défiant du regard.
Elle voulait bien être sage pour le reste du voyage, mais il y avait des limites. Cela ne faisait même pas une journée qu’elle était enfermée et déjà elle regrettait l’air frais et a vraie lumière du jour. Aakil ignora sa réponse et s’approcha d’elle sans rien laisser transparaitre sur son visage. Il ne stoppa que lorsqu’il fut assez près pour qu’elle commence à se sentir légèrement anxieuse. Toujours sans rien dire, il l’a saisie par le col et la plaqua avec force contre un des murs de la pièce.
"Omph! Tu me fais mal."
A nouveau, Aakil l'ignora complètement.
"Est-ce que tu as la moindre idée de ce que tu as fait ? grogna-t-il, sa bouche à quelques millimètres de son visage et sa respiration brûlante contre sa joue.
- Non. Je ne m'en souviens pas."
C'était un mensonge car Violette commençait à se souvenir de certaines choses, de certaines sensations ou impressions... Elle se souvenait d'avoir poussé Aakil sur le côté pour passer et de ne pas avoir écouté ses cris inquiets et ses menaces. Mais, ça s'arrêtait là.
"Lâche-moi, siffla-t-elle entre ses dents en essayant de se dégager de sa prise.
- Pas question. Pas tant que tu n'as pas compris ce que tu as failli provoquer. Tu sais ce que c'est ça ?"
Il pointa du doigt la longue cicatrice lui barrant le visage et tendit son bras raide.
"Ca, c'est une gamine comme toi qui en est à l'origine. J'ai eu le visage lacéré en long et le bras cassé en dix-huit points différents juste parce qu'elle ne voulait pas écouter ce qu'on lui disait. Elle avait ton âge, peut-être un peu moins. Blonde avec les cheveux très courts. Elle s'appelait Jo. Ou du moins c'est le nom qu'elle nous a donné. Et tu sais quoi ? On a retrouvé seulement douze de ses morceaux et il manquait la tête et une main dans le tas.Ce que j'ai fait n'aura servi à rien..."
Aakil ferma les yeux et tapa son front contre le mur, s'affaissant un peu plus contre Violette, qui se retrouva prisonnière de son corps lourd contre le sien.
"... rien du tout. C'était une amie de Jen. Elle ne parle plus depuis, ou en tout cas pas beaucoup. C'est des conneries ce que dit Lucy sur sa maîtrise de la langue... de grosses conneries..."
Violette sentit quelque chose mouiller sa nuque et elle se rendit compte qu'Aakil pleurait. Il dut en avoir conscience et en avoir honte car il redressa la tête et s'essuya les yeux rageusement, avant de serrer les poings et de s'écarter un petit peu pour redonner de l'espace à la jeune fille.
"Et tu sais quoi, il y en a eu des dizaines comme ça depuis le temps qu'on est là. J'ai perdu le compte des Jo, Alix, Laura, Madou, Cavil et autres qu'on a balancé par dessus bord parce qu'ils se trouvaient là au mauvais endroit au mauvais moment. Tu as eu de la chance... une putain de chance. Ellis et Carys aussi. Ils n'auraient jamais du être là et ils étaient là à cause de toi."
Aakil cracha le dernier mot et Violette se sentit rétrecir sous son regard dur et plein de colère contenue. Elle ne s'était plus fait engueuler comme ça depuis l'enfance lorsque sa mère piquait des crises de rage terrible lorsqu'elle se montrait inconsciente ou oubliait son masque.
"Je sais, murmura-t-elle, en baissant la tête. Je suis désolée, je ne savais pas ce que je faisais et je ne me contrôlais pas."
Aakil se radoucit et s'écarta encore un peu plus.
"Excuse-moi d'avoir crié et de t'avoir fait mal... Je n'ai pas pour habitude de brutaliser les femmes et même si tu t'es montrée stupide, tu ne méritais pas ça."
Violette frissonna et ne le contredit pas.
"Je n'aime pas... être enfermée. Les endroits clôs me mettent mal à l'aise... Je fais aussi de terribles crises de paniques qui me paralysent depuis que je suis un jour rentrée dans mon village pour le trouver dévasté. J'ai certaines réactions que je n'arrive pas à contrôler et que je n'ai pas le temps, ni l'énergie de soigner. Je sais que je vous ai mis en danger et qu'il s'en est fallu de peu, mais je ne pouvais vraiment pas le prévoir."
C'était la première fois que Violette se confiait sur ce sujet en particulier. Elle n'en avait même jamais parlé à Selim qui était presque devenu son père adoptif lorsqu'il les avait recueillis. Il n'y avait que Kara qui savait et Kara était morte.
Un voile de tristesse lui obscurcit les yeux et elle dut se faire violence pour ne pas se mettre à pleurer elle aussi. A nouveau elle se sentait triste et misérable, toute sensation de tranquillité envolée. Cela tenait à si peu de choses.
Aakil tendit la main pour lui saisir l’épaule, mais suspendit son geste et son bras retomba le long de son corps presque maladroitement.
« Tu n’as pas eu une vie facile jusqu’ici, dit il simplement.
- Comme beaucoup de gens. Ca n’a été facile pour personne. Tu as sûrement aussi perdu quelqu’un que tu connaissais lors de la purge. »
- Non. Ce que j’ai ici ressemble le plus à ce qui rapproche d’une famille et e n’en ai jamais eu de telle avant. Je n’ai pas eu une enfance facile, mais je suis passé entre les gouttes. J’ai eu de la chance. »
Violette acquiesça et se rapprocha de lui pour passer un doigt sur la longue cicatrice barrant la joue. Elle était laide, boursoufflée et inégale sous la pulpe de son index. Aakil l’imita en levant une main vers son visage pour effleurer son nez tordu.
« Nous avons tous des cicatrices, qu’elles soient visibles ou non. »
Violette ferma les yeux et sentit monter en elle un violent désir pour cet homme qui la touchait comme si elle était précieuse et comme si son nez n’était pas une disgrâce. Ses deux mains enveloppaient maintenant son visage avec douceur, presque révérence et Violette tourna légèrement la tête pour embrasser tentativement une de ses paumes. Quelque chose comme de la compréhension passa dans le regard d’Aakil. Il lui sourit et tendit la main vers la porte pour en fermer le verrou.
* * *
Ce n’est pas le moment pour de grandes discussions et il est même à fortement douter que ce le soit un jour. Violette colle juste un peu plus son corps contre celui d’Aakil et ses doigts agrippent à les fines mèches brunes qu’ils rencontrent tandis que ses lèvres entrouvertes s’écrasent sans finesse sur les siennes. Moiteur. Salive. Langue contre langue. Sueur au creux de ses aisselles, le long de sa colonne vertébrale et à la naissance de ses cheveux. Brûlure derrière ses paupières closes...
Violette sent sa peau rougir et s’embraser alors que les sensations coulent au creux de son ventre pour y former une boule de chaleur. Un gémissement s’étouffe au fond de sa gorge et son genou vient se glisser entre ceux d’Aakil pour réduire encore un peu l’espace qui les sépare. A travers la fine épaisseur de sa chemise et de son pantalon elle peut sentir les moindres plis de ses vêtements, le battement rapide de son cœur, la respiration saccadé qui secoue sa poitrine et son érection contre sa cuisse. Violette n’a rien ressenti d’aussi apaisant depuis plusieurs mois et à cet instant, à cet instant seulement, le temps se fige. Une seconde, peut-être deux, juste ce qu’il faut pour resserrer son emprise sur le tissu rêche de sa chemise et respirer un air déjà lourd contre sa joue et au pavillon de son oreille. Ce qui passe par ce simple frôlement ne se traduit pas en mots. Mais, lorsque Violette sent ses muscles se détendre et une langueur brûlante enflammer ses paumes et le moindre point de contact qu’elle partage avec Aakil, elle ne peut s’empêcher de penser que - Tout ira bien - même si ce n’est pas vrai et que trop de choses ont été jetées dans la balance, bien avant qu’ils ne se rencontrent.
Les mains d’Aakil sillonnent son corps avec lenteur, ses doigts explorent et s’attardent sur chaque parcelle qu’ils devinent en se glissant sous le fin tissu de ses sous-vêtements ; le délié de son cou et de ses bras, le creux de son coude, son torse, ses hanches, ses cuisses et ses chevilles... Violette sent se hérisser les cheveux à la base de sa nuque et un frisson la parcourir du haut de sa tête jusqu’à la plante de ses pieds. Un long soupir s’échappe alors de ses lèvres qu’elle croyait closes lorsqu’elle sent tous ses muscles se détendre sous les mains expertes qui la lisent avec précaution, alors qu’elle est doucement renversée sur le lit et débarrassée de ses vêtements..
Violette ne fait pas l’amour comme ça normalement. Elle ne fait pas l’amour tout court d’ailleurs. Elle baise, elle couche, s’envoie en l’air... Violette est à court de qualificatifs et si aucun d’eux ne semble réellement adéquat, elle n’en trouve pas de meilleur non plus.
Mais ça ; ces sensations qui s’entremêlent sur sa peau et se fondent dans une chaleur diffuse qui l’enveloppe plus sûrement qu’une couverture, c’est agréable. Elle se sent bien. Protégée.
Elle enroule ses jambes autour des hanches d’Aakil et ses bras autour de son cou, se l’appropriant d’une façon bien plus intime que ce dont elle a l’habitude et son cœur bat plus vite. Elle l’entend taper contre ses oreilles et résonner dans sa poitrine, mais cela n’a pas d’importance pour le moment.
Au loin, quelqu’un sur le pont cria à la Terre.
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Chapitre 10
Violette se réveilla seule, le ventre vide et le corps froid. D’un geste fatigué, elle remonta sa couverture et s’enveloppa dedans, peu décidée à bouger dans l’immédiat. Elle but une gorgée d’eau et contempla l’idée d’appeler quelqu’un pour qu’on lui apporte à manger, mais la rejeta bien vite. En dehors d’Ellis, elle n’avait envie de voir personne.
Un regard vers la porte lui appris que cette dernière n’était plus fermée. Il allait donc falloir qu’elle se lève pour renfiler quelques vêtements avant qu’Ellis ne débarque. Il l’avait déjà vue dévêtue, mais elle n’avait pas vraiment le courage de lui expliquer pourquoi la totalité de ses vêtements se retrouvaient maintenant dispersés dans toute la cabine.
Aakil l’avait laissé dormir et elle lui en était reconnaissante. Sûrement avait-il veillé à ce qu’on ne la dérange pas avant d’aller reprendre son poste. Elle se rappelait d’avoir sentit ses lèvres sur son épaules dans un demi sommeil ainsi que sa voix lui murmurant qu’ils parleraient plus tard.
Violette esquissa un petit sourire sans joie. Il n’y avait pas de futur pour elle et Aakil et ils le savaient tous les deux. Elle allait repartir dieux savaient où une fois débarquée et lui resterait sur ce bateau à naviguer encore au moins une dizaine d’années. Il était même plus que probable qu’ils ne se revoient plus. Aakil se conduisait en gentleman, mais Violette ne s’était pas fait d’illusions. Cela avait été agréable et elle se sentait maintenant beaucoup mieux, mais cela ne se reproduirait pas.
Elle enfila son T-shirt qui traînait à côté du lit avant de localiser sa culotte et son pantalon. Ses chaussettes semblaient avoir disparues, mais elle n’en avait pas vraiment besoin pour l’instant et elle pourrait toujours rentrer dans ses bottes pieds nus.
La situation lui paraissait totalement surréaliste. Elle était seule, enfermée dans une petite cabine en train d’enfiler ses vêtements, comme si tous ce qui s’était produit lors des dernières heures n’avait jamais eu lieu.
« Il faut que je sorte d’ici », grommela-t-elle entre ses dents, avant de s’étirer pour délier un peu ses épaules.
Il lui semblait avoir compris qu’ils s’approchaient des cotes et Violette brûlait de débarquer. Plus vite ils seraient à terre et plus vite ils reprendraient leur route. L’idée de se diriger vers la partie interdite du continent la terrorisait toujours, mais ils n’y étaient pas encore et tout était mieux que cette inaction qui lui donnait un faux sentiment de sécurité.
Un petit grattement à la porte la fit se retourner et elle alla s’asseoir sur le lit avant d’inviter le visiteur à entrer.
« C’est ouvert. »
Ellis passa timidement sa tête par l’entrebâillement de la porte.
« Tu es réveillée ? »
Violette lui sourit.
« Oui, bien sûr, je ne t’aurais pas répondu sinon.
- On peut rentrer avec Carys ? »
La petite fille se tenait en retrait derrière lui et Violette n’arrivait à distinguer que la couleur sombre de ses cheveux.
« Oui, oui, allez-y, entrez, je ne vais pas vous manger. »
Les deux enfants s’avancèrent dans la pièce presque craintivement et Ellis s’arrêta à plusieurs pas du lit. Violette sentit son cœur tomber dans son estomac ; il avait peur d’elle.
« Ellis, souffla-t-elle doucement. Je te promets que je suis redevenue comme avant. Tu n’as pas à être effrayé, tu sais que je ne te ferais aucun mal. »
Il hocha la tête, mais ne bougea pas pour autant. Violette se leva et s’approcha doucement de lui, tout en gardant une distance respectable entre eux deux. Elle avait l’impression de se retrouver face à un petit animal craintif qu’il lui fallait apprivoiser… Mais, elle n’aurait su dire qui était le plus blessé des deux.
« Ce qui s’est passé hier après-midi… Ce n’était pas moi. J’ai eu très peur et ça m’a fait faire n’importe quoi. »
Elle s’accroupit pour se retrouver à sa hauteur et planta ses yeux dans les siens.
« Je sais que c’est toi qui a réussi à me faire reprendre mes esprits. Jalil et Pénélope me l’ont dit. Donc, tu vois, même lorsque je panique, je t’écoute quand même. Et puis, je peux t’assurer que ça n’arrivera plus. »
Ellis ne lui répondit pas et ne fit pas un geste. Son visage était fermé, froid et un instant Violette se demanda s’il l’avait seulement écouté.
« Ellis, mon cœur, je sais que je t’ai fait peur, mais il faut me dire ce qui ne va pas pour qu’on puisse régler ça. C’est pour ça que tu es venu me voir non ? »
Ellis haussa les épaules et tourna la tête.
« Je voulais pas venir, c’est Carys qui voulait. »
Violette croisa le regard de Carys qui s’était reculée au fond de la pièce. Elle hocha la tête et s’éclaircit la gorge.
« J’ai pensé que c’était mieux. »
Violette la remercia silencieusement et reporta son attention sur Ellis qui fixait toujours le mur.
« Pourquoi tu ne voulais pas venir ?
- Parce que je suis en colère contre toi. »
Cette réponse surprit la jeune fille et la laissa un instant sans voix. Qu’il ait peur, elle comprenait, mais qu’il soit en colère…
« Et pourquoi tu es en colère ?
- Si tu le sais pas, je vais pas te le dire, murmura Ellis.
- Au contraire, il faut que tu me le dises pour que je puisse m’excuser et ne plus jamais le refaire. Sinon, on va continuer à se faire la tête et rien ne changera… C’est ça que tu veux ?»
Ellis hésita puis finit par secouer la tête, avant de rentrer sa tête contre son menton et de balbutier sans la regarder : « Tu m’as laissé tout seul. J’avais peur et tu es partie… Tu avais promis de ne jamais me laisser tout seul… »
Oh… Violette sentit le poids de la culpabilité lui écraser les épaules et lui broyer le cœur.
« Oh mon cœur, je suis désolée. Tu as raison d’être en colère contre moi… Ce que j’ai fait est impardonnable. Je t’ai toujours appris qu’on ne brisait pas une promesse et je n’ai pas pu m’empêcher de le faire. Excuse-moi Ellis. »
La honte qui la saisissait maintenant l’accablait bien plus que les reproches silencieux de Pénélope et Jalil ou les cris d’Aakil. Ellis ne la regardait toujours pas mais Violette remarqua qu’il serrait les poings et que de grosses larmes menaçaient de couler sur ses joues. Elle ravala son propre chagrin et releva la tête.
« Ecoute, tu n’arrêtes pas de me répéter que je dois arrêter de te considérer comme un bébé, mais comme un grand maintenant, n’est-ce pas ? »
Ellis acquiesça.
« Bien, alors je vais te parler comme à un grand. Tu m’écoutes attentivement ?
- Oui.
- D’accord. Je veux que tu comprennes certaines choses, mais ça va être un petit peu long, alors il vaut mieux qu’on s’assoit sur le lit. Est-ce que tu veux bien t’asseoir avec moi ? »
Ellis sembla considérer la proposition avant de l’accepter et de prendre place sur le matelas, mais Violette sentait qu’il n’y avait plus de véritable réticence derrière ses actes.
« Carys, dit-elle en se tournant vers la petite fille. Est-ce que tu peux nous laisser s’il te plait ? Tu peux attendre derrière la porte si tu veux.
- D’accord. Je repasserai plus tard, j’ai des choses à te dire de la part de Seyren.
- Pas de problème. »
Violette s’assit sur le lit à côté d’Ellis et se força à ne pas le prendre dans ses bras, même si elle en mourrait d’envie.
« Je sais que tu m’en veux et que tu es en colère, reprit-elle doucement. Tu as raison de l’être et je ne peux rien faire pour me racheter à part m’excuser et te promettre que cela n’arrivera plus. Tu ne seras peut-être plus jamais capable de me faire confiance et je l’aurais bien méritée... Mais, je crois que ce n’est pas ce que tu veux, n’est-ce pas ? En tout cas, moi je ne le veux pas. »
Ellis l’écoutait maintenant attentivement, aussi continua-t-elle, sûre d’avoir son attention.
« Une confiance, ça se gagne et surtout, ça se construit. Aussi, comme tu es un grand garçon, je vais t’expliquer ce qui s’est passé hier et surtout pourquoi c’est arrivé. Est-ce que ça te va ? »
Ellis hocha silencieusement la tête.
« Ce n’est pas une très jolie histoire et c’est quelque chose dont je n’ai jamais parlé à personne... Est-ce que tu es prêt à l’entendre ? »
Nouveau hochement de tête.
« ... Tu sais que tes parents et les miens sont morts lors du massacre des Marqués et que c’est pour cela que tu dois cacher ta marque, n’est-ce pas ?
- Oui.
- Tu sais aussi que j’étais là et que c’est moi qui t’ai trouvé caché sous une planche... Bien, je vais maintenant te raconter exactement comment ça c’est passé et ce que j’ai vu. Je sais que cela ne doit pas me servir d’excuse et j’en ai fini de me poser en victime car je ne suis pas la seule à qui ce soit arrivée, mais je pense qu’il est important que tu saches ce qui s’est passé. Tu es d’accord. »
Ellis se redressa et se rapprocha un peu d’elle, pour finalement caller sa cuisse à la sienne.
« Okay, continua Violette. Si je vais trop loin, si ça te fait peur et si tu veux que j’arrête, tu me le dis immédiatement. Si tu ne peux pas, tu me serres juste la main et je comprendrais.
- D’accord, murmura-t-il, aussi bien pour elle que pour lui semblait-il.
- Bien, je vais commencer par le début et par quelque chose que je ne t’ai jamais dit... J’avais 19 ans lorsque tu es né et je m’en souviens bien, parce que la grossesse de ta maman avait été un petit événement dans le village. Il faut dire que c’était la première fois qu’une femme attendait des jumeaux, alors tout le monde était un peu excité. Tes parents étaient ravis, surtout ton papa qui était vraiment pressé de vous voir tous les deux, si bien que lorsque ta maman a accouché, il a insisté pour être là et tenir les deux bébés dans ses bras. Le petit garçon, qui était né en premier a été appelé Ellis, « celui qui règne » et la petite fille Cassandre, « celle qui parle »... »
* * *
Ellis écouta son récit jusqu’au bout. Du haut de ses sept ans, il encaissa sans rien dire toutes les horreurs que sa cousine avait vécue et tout ce qu’elle avait perdu en l’espace de quelques heures. Violette ne rentra pas dans les détails et, si elle lui expliqua comment son nez avait été cassé, elle ne lui dit pas qu’elle avait été presque battue à mort lorsque l’homme l’avait jeté au sol et elle passa aussi sous silence les odeurs, les bruits et l’ambiance de mort qui la hantaient encore aujourd’hui comme si les évènements s’étaient juste produit la veille. Pas une fois, cependant il ne pressa sa main. Il ne pleura pas non plus et Violette sentit une bouffée d’amour immense l’envahir pour ce petit garçon qui faisait déjà preuve d’un courage d’homme. Elle se souvenait parfaitement de ce qu’elle avait ressenti en le dégageant de l’amas de planches dans la remise ; de cette sensation de joie et d’espoir, comme si le bébé qu’elle tenait dans ses bras était la plus belle chose qui lui soit jamais arrivée et qui ne lui arriverait jamais. Sept ans plus tard, elle en était toujours persuadée.
« Violette...
- Oui ?
- Est-ce que c’est à cause de ce qui est arrivée à ma sœur que tu m’as laissé hier ? Est-ce que c’est elle que tu vois quand tu me regardes ? »
Violette ouvrit de grands yeux et pressa immédiatement Ellis contre son cœur, s’agrippant à lui comme si sa vie en dépendait, ce qui était d’ailleurs probablement le cas.
« Non, bien sûr que non ! Je t’ai laissé parce que j’avais peur et que je ne savais plus où je me trouvais. J’ai fait une crise de panique hystérique à cause de la petite pièce et de ce qui se passait dehots. Je me sentais en danger et j’avais l’impression que j’allais mourir si je ne quittais pas la pièce... Je me suis retrouvée projetée sept ans en arrière et j’ai été terrorisée. Et c’est toi qui m’a ramené à la réalité, tout comme tu l’avais déjà fait sept ans auparavant. Tu es toute ma vie Ellis, tu es ce qui me rattache ici et me donne une raison de continuer. Jamais je n’ai vu Cassandre à ta place et jamais je n’ai eu envie de continuer sans toi. Elle... C’était un bébé lorsqu’elle est morte. Je ne l’ai pas connue et je n’ai pas grandi avec elle. Je ne sais même pas si elle te ressemble... Je suis sûre qu’elle aurait été une formidable petite demoiselle si elle avait vécue, mais elle n’est pas toi et tu n’as pas à porter son existence avortée sur tes épaules. »
Violette se rappelait du fantôme qu’elle avait vu se matérialiser lorsqu’Ellis avait saisi le bâton de Personne, mais ce n’était qu’une image... une impression. Rien d’autre.
« C’est dommage qu’il n’y ait pas de tombe... J’aurais bien aimé y aller un jour. »
Violette serra Ellis un peu plus fort contre elle après cette admission. Elle ne pouvait pas faire grand-chose pour aider le petit garçon à assimiler ce qu’il venait d’apprendre, mais elle pouvait au moins lui fournir un soutien physique.
« Si tu veux, une fois que tout sera fini, on pourra retourner là-bas. Les ruines doivent être recouvertes par la végétation maintenant.»
Ellis passa ses bras autour de son cou et posa sa tête au creux de son épaule.
« J’aimerai bien.
- Alors, c’est une promesse. »
* * *
Ellis et Violette restèrent plusieurs minutes enlacés en silence. Violette en avait oublié sa faim et sa hâte de quitter le bateau pour retourner sur la terre ferme. Elle se rendit compte que quelque part durant les jours qui venaient de s’écouler elle avait petit à petit perdu de vu ce qui était important. Elle avait préféré ne pas penser à ce qui allait leur arriver et qu’elle ne comprenait pas très bien, se laissant porter par les évènements plutôt que d’en être véritablement actrice. Mais, cela allait changer. Elle l’avait dit à Ellis, plus jamais elle ne se positionnerait comme une victime et surtout, plus jamais elle ne le laisserait seul alors qu’il avait besoin d’elle. Elle savait qu’un jour il n’aurait plus besoin d’elle et que ce jour s’approchait de plus en plus car Ellis, grandissait vite, mais pour l’instant, elle restait pour lui ce qui se rapprochait le plus d’une famille et il était hors de question qu’elle laisse à nouveau ses peurs lui faire oublier ça.
On frappa à la porte et Violette se sépara d’Ellis à regret.
« Entrez, c’est ouvert. »
Lucy poussa la porte suivie de Carys. Violette se sentit immédiatement ridiculement petite. Le capitaine l’assassinait littéralement du regard et elle avait l’impression que la seule chose la retenant de la balancer par-dessus bord était une sorte d’accord la reliant à Seyren.
« Nous arriverons à terre d’ici une heure, déclara-t-elle d’une voix tranchante et glacée. Tiens toi prête. »
Violette acquiesça en silence et baissa la tête pour échapper à sa colère. Lucy sembla ne plus rien avoir à rajouter à cela car elle se dirigea vers la porte pour partir. Cependant, alors qu’elle passait le seuil, elle se retourna et se racla bruyamment la gorge.
« Juste pour que tu le saches, la connerie que tu nous as sorti hier a failli nous faire tuer. Tu as de la chance que je doive plus d’une fois ma vie à Sey’ car sans sa protection, tu serais déjà passée par la planche. Une fois qu’on aura accosté, je ne veux plus te voir. Balthazar et Ingmar sont plus conciliant et ne parlons pas d’Aakil qui se laisse séduire par chaque femme fragile qui passe à sa portée, mais moi je ne pardonne pas et c’est bien pour cela que je tiens les rennes ici. Alors ne t’avise pas de remettre les pieds sur mon bateau.
- Bien madame », répondit Violette d’une voix blanche.
Cela sembla satisfaire Lucy qui sortit et les laissa seuls. Violette se leva et machinalement chercha à rassembler ses affaires avant de se rappeler qu’elle n’était pas la cabine où elle avait été installée dans un premier temps
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