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About the author
Yzabel
Novel: Oraison d'Être
Genre: Fantasy
50,128 words so far   Winner!

About Yzabel

Location: Strasbourg, France

Home Region:
Europe :: France

Age:28

Website: http://yzabel-writings.livejournal.com

Favorite novels: Wuthering Heights, Dune, The Cider House Rules, King Lear

Favorite writers: Frank Herbert, Neil Gaiman, John Irving

Favorite music: Various OSTs, Juno Reactor, Kajiura Yuki

Non-noveling interests: Weight-lifting, squash, drawing, books

Joined date: Oktober 3, 2005

Years done NaNoWriMo:
'05 | '06

Years won NaNoWriMo:
'05

NaNoWriMo posts: 57

NaNoWriMo buddies: 29

 


Oraison d'Être
an excerpt

Par une nuit de printemps, en une ville qui ne dormait jamais, une inconnue au sang impur se glissa dans le grenier sombre d'une riche maison dans un but rien moins qu'honnête.

Au ciel nocturne, la première des lunes, immense, blafarde, jetait dans les prunelles de la jeune femme des reflets d'argent; c'est qu'ils étincelaient d'une joie quasi-sauvage, ces yeux d'indigo, aussi pénétrants et mystérieux que ceux des démons tentateurs peints sur les fresques églises. La haute silhouette se coulait le long des corniches et des cheminées avec une grâce et une aisance toute félines fort révélatrices de son ascendance si particulière; ses bottes de peau étouffaient le son de ses pas, et ses longs doigts fins s'accrochaient aux prises comme si toute sa vie durant elle n'avait jamais cessé de pratiquer un tel exercice.

En vérité, Ari Sang-d'Ombre avait déjà bien des années d'expérience derrière elle, car sa profession demeurait l'une des seules qu'un être de son espèce pût jamais espérer embrasser sans trop se voir rejeter.

En contrebas, dans les longues rues du Quartier des Palais, les flambeaux achevaient de s'éteindre. Pas une ombre, pas une âme, pas un souffle de vie ne semblait habiter les vastes demeures en une heure si tardive. Ils dormaient bien, les nantis, sûrs de leurs serviteurs, de leurs gardes, de leurs portes barrées et fermées à double tour; comme la plupart des gens, ils oubliaient que du ciel ne venait pas que la pluie et le sourire énigmatique d'Edriel et de ses deux soeurs moins éclatantes. C'était là plaisanterie plus que coutumière à la Guilde, lorsqu'Ari et ses comparses s'en revenaient exhiber leur butin du moment, et à cette pensée, la jeune femme sourit. Depuis qu'elle avait quitté l'auberge lui servant de repère, pas un seul regard ne s'était posé sur elle.

Un autre sourire, quelque peu moqueur, se peignit sur ses lèvres alors qu'elle sautait sur le toit qui était le but de sa visite; tirant de la sacoche à sa ceinture une longue et fine corde et un grappin de fer, elle prépara sa prise autour de la cheminée, et vérifia rapidement la sûreté du noeud avant de se laisser glisser le long du mur pour atteindre la lucarne choisie lors de ses repérages. Comme pour l'encourager dans son exercice, un banc de nuages qui jusqu'à présent n'avait fait que traverser avec paresse le ciel piqueté d'étoiles masqua entièrement Edriel, et ne laissa comme unique source de lumière que les minces croissants de Falthawen et Loréis-la-Dorée, encadrant à l'est et à l'ouest l'épaisse forme noire de la cathédrale Saint-Fenius.

D'un geste rapide et adroit, Ari enfonça en silence la lame de l'un de ses couteaux dans l'espace laissé entre le bois du battant et celui du cadre de la fenêtre; le loquet ne résista pas longtemps à ses mains adroites et au métal froid, et livra bien vite le passage à la jeune cambrioleuse. Jamais un homme adulte n'aurait pu s'engager dans l'étroite ouverture; Ari, elle, s'y faufila avec adresse. Ses pieds touchèrent le plancher de la longue pièce sans y faire grincer aucune latte.

Ses yeux s'habituèrent presque immédiatement à la pénombre. Les lunes, après tout, étaient ses aides et ses amies; leur lueur, aussi faible fût-elle en cet instant, lui permettait d'y voir en pleine nuit comme aucun humain n'en était capable. Il y avait tout de même des avantages à porter en soit le sang des Noirauds — car voilà ce qu'était Ari: une sang-d'ombre, le produit de l'union malsaine et ô combien remarquable d'un humain et d'un Kellenin, marqué de la malédiction du Dieu Valdran jusque dans sa peau blafarde aux reflets bleutés et ses cheveux sombres à l'image de la nuit. Ceux que le peuple désignait sous le nom évocateur d'Ombres avaient la détestable réputation d'apporter la peste et le malheur partout où ils passaient, et leurs bâtards se voyaient considérer de la même manière par le commun des gens.

Mais Ari, Ari n'en avait plus cure depuis bien longtemps. Sa profession exigeait d'elle qu'elle se fît voir le moins possible, et la plupart des membres de la Guilde des Voleurs se moquaient à vrai dire des légendes, tant que l'argent et les pierres précieuses remplissaient les coffres. « Si c'est vrai que t'apportes la peste, alors on pourra mieux vider les maisons quand les nobliaus seront crevés », avait simplement dit Agas la Main Noire sur un ton de franche rigolade, avant de lui flanquer une claque dans le dos. « Fais-nous du bon boulot, et on sera amis .» Voleuse ou prostituée comme sa mère, l'avenir de la fillette avait dès lors été tout tracé. La Guilde était toujours en grand besoin de gamins agiles à l'air miséreux pour dépouiller les passants de leurs bourses ou feindre la mendicité. Même une fois l'âge adulte atteint, la souplesse de la jeune fille et sa fine silhouette l'avaient désignée d'office pour jouer la cambriole dans les maisons bourgeoises.

Sur les planches poussiéreuses s'imprimaient de légères traces de pas, là où s'avançait avec prudence la sang-d'ombre. Elle s'employa à explorer tout d'abord la mansarde déserte, y avisant çà et là quelques objets brisés, un vieux fauteuil en chêne couvert de brocart passé, un amas de coffres desquels dépassaient les manches et les ourlets de robes et de pourpoints déjà démodés. Quelle ironie que de constater combien les rebuts de ces gens auraient suffit à vêtir pour toute une vie n'importe quelle famille pauvre de Calan! Rien ne se trouvait toutefois là qui pût en soi s'avérer utile à la voleuse; les vieilles nippes des nobles fortunés n'intéressaient pas grand monde, sur le genre de marché où elle exerçait, bien qu'elle fût tentée d'en emmener l'une ou l'autre pour elle-même afin de taquiner les gars de la Guilde ou se moquer de Shanin et Catrala et de leurs infiltrations dans les soirées mondaines.

Une minute durant, elle se tint immobile au centre du grenier, à l'affût de tout bruit suspect qui aurait pu trahir un changement dans les heures de ronde des gardes. Un humain aurait trouvé étrange l'arc de ses sourcils froncés, le discret mouvement de ses oreilles légèrement pointues, ou encore la forme effilée de ses yeux violets aux pupilles trop larges; un Kellenin l'aurait lui aussi considérée avec curiosité, sans doute, au vu de sa peau pâle à la coloration plus rose que celle d'une sang pur.

Le couloir, de l'autre côté de la lourde porte, demeurait silencieux, et la jeune femme jugea enfin qu'elle pouvait sans souci poursuivre sa visite. Une dernière fois, elle s'assura que rien ne viendrait entraver ses mouvements — ni ses longues boucles noires tant bien que mal dissimulées sous le foulard noué autour de sa tête, ni sa veste de cuir et ses culottes de peau moulantes destinées à ne jamais s'accrocher dans un clou ou une écharde de bois. Avec un sourire mutin, elle tira de sa sacoche ses outils favoris, et retint avec peine le désir de siffloter un air entraînant. Elle se sentait d'humeur joyeuse, ce soir. Un larcin facile, un butin prometteur, une duchesse bientôt éplorée, et un Maître de Guilde satisfait: que demander de plus?

La porte se révéla aussi aisée à crocheter que l'oeil-de-boeuf l'avait été à forcer. Elle donnait sur un étroit corridor, achevé par un escalier sans torches descendant vers l'étage inférieur. Là en-bas, dans la troisième pièce à gauche des marches, la jeune femme trouverait le boudoir de Dame Kirala, et en ses meubles or et bijoux, comme le lui avait assuré la servante désabusée interrogée au marché et grassement payée, une décade auparavant.

Oui, la tâche s'avérait décidément facile, presque trop, peut-être. La nuit était si bien avancée , la maisonnée profondément endormie. Le marquis Marmo de Valerzo lui-même devait être en train de cuver son vin dans sa chambre à coucher après l'une de ces énièmes beuveries dont on disait qu'il avait le secret. Quant à ses gardes, la jeune femme avait repéré leur mouvement depuis plusieurs jours déjà; elle disposait de quelques minutes encore avant qu'ils ne vérifiassent à nouveau cet étage de la demeure.

« Ne vous inquiétez pas. Votre homme n'aura pas l'occasion de nuire. »

Ari quittait tout juste l'escalier lorsque s'éleva la voix étouffée, en provenance d'une pièce devant laquelle elle s'apprêtait à passer. Obéissant à un réflexe, elle se figea immédiatement. L'accent avec lequel ces mots avaient été prononcés était distingué, bien trop différent de celui des habitants de Calan, en dépit d'une maîtrise plus qu'avérée de la langue ehomari.

« Nous sommes donc d'accord. » Une seconde voix lui parvint, quelque peu moins grave. « Veillez à ce que ce soit vite terminé. Avant le Solstice serait même préférable. L'autre moitié du paiement vous sera remise après l'exécution du contrat. »

Un ricanement. « Pour qui me prenez-vous donc, Marquis? Mais n'oubliez pas: cela n'est pas renégociable.

— Dans ce cas, n'échouez pas, voilà tout. »

Pour toute réponse, l'interlocuteur du Marquis n'émit qu'un reniflement méprisant. 'N'échouez pas.' L'évidence même. Sans plus atteindre, Ari inspira une grande goulée d'air et retint sa respiration afin d'émettre le moins de bruit possible. Cette discussion ne pouvait signifier qu'une seule chose, et si l'Assassin la trouvait devant la porte lorsqu'il quitterait le petit salon, il n'hésiterait sans doute pas à débarrasser la ville de la présence de ce témoin gênant.

Évidemment, cela, ses repérages ne l'y avaient pas préparée.

Les yeux grand ouverts sur l'obscurité devenue soudain menaçante, Ari se coula à nouveau dans les ombres de l'escalier juste à temps pour s'éviter ce funeste destin. Une clé venait de tourner dans la serrure; un homme quittait la pièce, d'un pas si discret qu'il aurait fort bien pu être celui d'un voleur.

'Ne viens pas par ici. Ne viens pas par ici. Sainte Merala, faites qu'il ne vienne pas par ici!'

Lorsque les sons en provenance du couloir lui indiquèrent que sa prière avait été entendue, la jeune femme se risqua à un rapide coup d'oeil. La faible lueur d'une chandelle dévoila une grande silhouette enveloppée dans une longue pèlerine noire; l'inconnu se dirigeait vers l'escalier menant au rez-de-chaussée, dans une attitude un peu trop digne et trop altière pour quelqu'un de sa trempe. Il ne semblait pas se formaliser de la présence dans son dos du porteur du chandelier, un petit homme chauve et corpulent vêtu d'atours de prix, une main sur le pommeau de la dague passée à sa ceinture. Bien qu'Ari ne l'eût jamais rencontré en personne, d'autres lui avaient déjà parlé du Marquis de Valerzo. Le Marquis, d'une sobriété étonnante pour sa personne à une heure aussi indue, eu égard à sa réputation.

Depuis sa cachette, Ari adressa une autre prière muette à la Sainte pour que le Seigneur Marmo n'eût pas l'idée de prendre la direction opposée, et surtout qu'il se dépêchât d'emboîter le pas à l'Assassin ou de rentrer à nouveau dans la pièce, qu'elle pût enfin reprendre son souffle.

« C'est cela. Fais donc ton office, bâtard », murmura le noble entre ses dents, et son ton dégoulinait de mépris et de ce qui aurait pu être une certaine rancune. « C'est bien pour cela que vous existez, après tout. »

Si l'Assassin entendit ces mots, Ari ne put le savoir, car les ombres de l'escalier avaient déjà accueilli l'homme en leur sein, et jamais il ne parut se retourner. Lorsque la porte se referma, la voleuse laissa échapper un très discret soupir de soulagement. Que le Marquis lui-même fût encore éveillé, et qui plus était lucide, il n'en avait jamais été question. Quant à l'autre, les affaires de la Guilde des Dagues n'étaient pas celles des Voleurs. Mieux valait ne pas se poser trop de questions, et laisser les meurtres à ceux qui y trempaient de coutume.

La jeune femme effleura brièvement du bout des doigts la garde de l'un des poignards passés à sa ceinture. En être réduite à blesser, voire tuer quelqu'un pour couvrir sa fuite serait une terrible honte, mais si la situation venait à mal tourner, mieux valait eux qu'elle, se disait-elle. Sa chance toutefois ne l'avait pas encore abandonnée; le Marquis ne semblait pas vouloir quitter le bureau ou petit salon dans lequel il s'en était retourné, et Ari put finalement se remettre en marche et s'infiltrer en silence dans le boudoir de Madame afin de le piller consciencieusement. Cet interlude l'avait néanmoins laissée plus inquiète qu'elle ne voulait se l'avouer; dans le couloir, elle ne cessa de se retourner à intervalles réguliers, scrutant les ténèbres et le rai de lumière tremblotante sous la porte de l'autre pièce.

Le coffre à bijoux laissé bien en évidence sur la commode, une parure de rubis, trois bagues en or serties de joyaux éclatants... Qu'importait que tout ou partie seulement de ces merveilles fût authentique; si l'expertise avertie d'Ehanu, à la Guilde, devait révéler des faux, du moins Catrala et les autres pourraient-elles en tirer parti afin de jouer leurs rôles de femmes de la petite noblesse ou de la bourgeoisie. Aux yeux de la sang-d'ombre, néanmoins, l'authentique supplantait ici le toc. Tout le monde en ville savait que Marmo de Valerzo avait bénéficié de la récente ascension de la branche aînée de sa famille à la Cour d'Ehomar, depuis que la jeune demoiselle Adriana avait été nommée Première Soliste de la Reine.

Ari ne pouvait se débarrasser d'une sourde appréhension qui ne faisait que croître à chaque minute, celle que la facilité inattendue de sa tâche aurait dû être motif d'inquiétude — l'on avait déjà vu des voleurs plus vieux et plus expérimentés être victimes d'une présomption et d'un excès de confiance mal placés. La sensation d'avoir oublié quelque chose d'important se faisait de plus en plus tenace; la jeune femme commença à fourrer avec frénésie tout ce qui lui tombait sous la main dans le grand sac de toile qu'elle avait emmené à de telles fins. Elle décida d'ignorer pour une fois robes et perruques — que Shanin aille donc se plaindre à Agas si cela ne lui convenait pas — pour se concentrer sur ce qui serait vraiment propice au recel. Dans la partition de son plan d'action s'était glissée une fausse note, sous la forme d'une cape sombre et d'un homme qui ne dormait pas, et la cambrioleuse fronça le sourcil. Il lui fallait à présent déguerpir au plus vite. Elle ne savait pourquoi, cet éclair de crainte qui parfois la saisissait lui ordonnait de filer, et jusqu'à présent, de suivre ces élans lui avait toujours sauvé la mise.

Ce ne fut qu'au moment où elle posait le pied sur la première marche de l'escalier afin de regagner le toit et la lucarne par laquelle elle était entrée qu'elle se rendit enfin compte de la nature de son erreur.

Le temps passé à se dissimuler de l'Assassin et du Marquis, elle avait oublié de le compter dans son estimation, et le garde chargé de patrouiller l'aile est venait d'apparaître à l'autre bout du couloir.
Une seconde durant, sang-d'ombre et soldat se fixèrent en silence; puis l'homme pointa du doigt dans sa direction, et hurla à son partenaire de le rejoindre.

Se maudissant pour cette erreur de débutant, Ari affirma sa prise sur le sac jeté par-dessus son épaule, et appliqua la seule tactique qui restait encore à sa disposition: s'enfuir sans demander son reste, avec l'espoir que l'étroitesse de l'oeil-de-boeuf forcerait ses poursuivants à emprunter un autre chemin. Si la Fortune ne s'acharnait pas à la bouder, ce peu d'avance lui serait précieux.

C'était là une bien mauvaise nuit, en fin de compte.

Et Agas allait être furieux.

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